TEXTE N°7 -2 Petite nouvelle en trois épisodes

Et voici la suite des deux textes précédents ( = ceux qui sont après, vu l'affichage du blog !)

Troisième partie : ADOPTIONS ?

- Patricia, je pourrais te dire une chose, une chose grave. Une chose qui nous séparerait définitivement … Ou nous rapprocherait. Qui sait ? Mais serait-ce une bonne idée de te dire ça ? Marmonna doucement Helen, plus pour elle-même que pour sa compagne.
Celle-ci, d’ailleurs, ne releva pas la remarque et continua à pleurer. Le silence s’éternisa, on entendait juste les doux sanglots de la jeune femme. Le patron s’approcha :
- Allons bon ! Cette fois c’est la demoiselle ! Drôle de soirée : tout le monde pleure ! Manquerait plus que je m’y mette … Allons la belle, ça va passer pour vous aussi ! Je vous sers un autre petit remontant ? Un autre irish ?
- Non merci.
- Non merci.
- C’est une heure : je vais fermer. Mais vu que vous dormez là, vous pouvez rester ici. Vous éteindrez juste la lumière en montant. Vu que vous êtes seules maintenant, vous pouvez fumer, si le cœur vous en dit …

L’homme les quitta, ferma le rideau roulant, les privant des lueurs rouges de l’enseigne, et les laissa dans la semi-pénombre, ayant éteint les plafonniers. Helen sortit un paquet de blondes, en offrit une à sa compagne qui refusa,  la mit entre ses lèvres, prit un briquet en argent, alluma la cigarette et fuma distraitement, le regard dans le vague. Puis, d’une voix basse, presque inaudible, elle commenta, toujours plus pour elle-même que pour Patricia :
- Nos histoires n’ont pas que la lande en commun, la vieille Jeanne savait ce qu’elle faisait en nous réunissant ce soir …

Jeanne avait été une nonagénaire excentrique, et aussi une peintre qui avait atteint une certaine notoriété, elle avait amassé ainsi un pécule non négligeable, fortune qu’elle partageait par testament entre sa parentèle élargie, n’ayant pas eu d’enfants. Cette originale avait mis des conditions précises à ses legs : quelqu’un devrait prendre soin de son chat (cela serait Helen),  les bénéficiaires devraient tous assister à ses obsèques (cela les deux femmes le comprenaient facilement), et, après la cérémonie, les légataires devraient passer la soirée et la nuit ensemble par paires, paires que la défunte avait nommées dans son testament (cela était vraiment étrange). C’est ainsi que Helen et Patricia étaient réunies ici pour cette longue discussion.

La tante Jeanne savait ce qu’elle faisait en nous réunissant, pensa Helen ! Mais était-ce une raison pour en dire plus à Patricia ? Elle était assez malheureuse comme ça ! Pourquoi l’embarrasser avec ce qui lui vrillait son cœur à elle, Helen ? Patricia était jeune, elle avait la vie devant elle ; Helen décida que le mieux était de ne plus lui encombrer davantage l’esprit avec ses propres regrets … Aussi, méditative, elle fuma sans un mot.

Mais Patricia qui émergeait de ses larmes semblait déterminée à aller plus loin.
- Aurais-tu été contente d’avoir une fille comme moi ?
- Oui ! Oui, bien sûr …
- Qu’aurais-tu fait avec ta fille ?
- Plein de choses ! Jeune, je l’aurais habillé avec plaisir, de toutes les couleurs, comme ma poupée chérie vivante et adorée. Tu sais je n’ai eu que des garçons, trois, mais pour une mère ce n’est pas pareil que d’avoir une fille …
- J’aurais tellement adoré ça ! Voir que tu m’aimais, me sentir aimée dans ton regard …
- Après, quand tu aurais grandi, on aurait beaucoup parlé, on se serait raconté des petits secrets …
- Oui, ado, j’avais tellement de choses à dire ! J’aurais tellement eu besoin d’une confidente aux oreilles indulgentes …
- Et moi j’aurais tellement voulu aider ma fille à s'épanouir ! Tu sais avec mes garçons cela c’est bien passé, mais, forcément, ils sont restés assez secrets avec moi. Je suis leur mère, ils ne pouvaient pas tout me dire de leurs amours, à moi une femme !
- Ça aurait été tellement cool ! Et après, une fois moi adulte, on serait restées très proches, je t’aurais téléphoné chaque semaine, ou plus, on serait allé faire les soldes ensemble …
- Oui, mais, voilà, cela ne c’est pas passé comme ça, ni pour toi, ni pour moi …
- Et si on s’adoptait ? Si on faisait comme si tu étais ma mère et moi ta fille ? Je nous sens tellement proches …

Patricia, le rouge aux joues, s’emballa pour cette idée, elle en parla longuement pendant une heure : elles se téléphoneraient tous leurs secrets, s’enverraient des cartes postales à chaque voyage, ferraient les soldes ensemble à Paris et à Londres, visiteraient des expositions de peinture, et tant d’autres choses ... Elles iraient à Amsterdam voir Van Gogh, alors le vol noir des corbeaux sur les blés blonds deviendrait un symbole du passé révolu  et du bonheur trouvé ! Pendant ce temps, émue et troublée, Helen hochait de la tête, sans un mot, au rythme des cigarettes qu’elle allumait les unes après les autres machinalement.  Elle regardait sa compagne d’un air rêveur, mais cela suffisait à celle-ci pour poursuivre son monologue avec de nombreux détails : elle vivait par anticipation cette adoption … Puis, prenant soudain conscience du mutisme de son auditrice, Patricia se tut d’un coup et observa le visage grave de Helen : allait-elle être rejetée encore une fois ? Elle serait tellement déçue ! Elle garda les lèvres crispées, les larmes aux yeux. Face au silence de Patricia, les idées d’Helen se télescopèrent en cinq minutes. Elle prit une autre cigarette et la fuma, le regard grave, fixé sur le visage maintenant blanchi de sa potentielle fille adoptive. Entre deux bouffées rapides, elle étudiait la proposition de Patricia. Elle ne savait pas quel parti prendre ... Pour mieux réfléchir elle se fixa sur l’extrémité rougeoyante de la cigarette de la jeune femme, afin de ne pas se laisser influencer par son regard scrutateur, à travers lequel elle sentait une attente présente. Devait-elle accéder au souhait de Patricia ? Cela la tentait … Mais était-ce raisonnable ? L’enjeu était de taille et ses pensées avaient du mal à s’éclaircir et se succédaient au rythme rapide des bouffées de fumée qu’elle tirait mécaniquement sur sa cigarette. Que répondre ? Oui ? Non ? Oui, mais ? Non, sauf si ? On verra plus tard ? Si elle disait non elle redoutait de voir les larmes de sa compagne revenir, mais si elle disait oui pourrait-elle assumer ce rôle de mère adoptive ? Et elle-même, de quoi avait-elle envie dans le fond ? Elle hésitait, choisissait une réponse puis passait aussitôt à son contraire. Finalement elle resta dans une expectative muette, ne s’apercevant même pas que sa cigarette s’était éteinte aux coins de ses lèvres …

Rapidement, Patricia, tendue à bloc par ce court, mais angoissant, silence partagé, relança le dialogue :
- Helen ! S’il te plait, ne me rejette pas ! Je comprends que tu ais besoin de réfléchir, mais penses-y bien : on aurait tant à s’apporter …
- Tu me tentes là Patricia ! Avoir enfin une fille …
- Il n’est jamais trop tard pour réparer le passé, tu sais …
- Oui, mais, avant, je dois te dire une chose, une chose grave. Une chose qui va nous séparer définitivement … Ou nous rapprocher. Qui sait ?
- Dis voir …
- Toute la soirée j’ai hésité. Quoique la tante Jeanne ait eu en tête,  je pensais qu’il était mieux de me taire. Mais maintenant je sais que je dois parler …
- Que pourrait-il y avoir de pire ?
- Je n’ai jamais vu ma fille, mais je sais à qui elle a été donnée. Une cousine de ma mère, dans la branche bretonne de la famille : la femme que tu as appelée « maman » à ma place ! Patricia tu es ma fille perdue …

    FIN

Olivier Grenoble