TEXTE N°7 -2 Petite nouvelle en trois épisodes

Et voici la suite du texte précédent ( = celui qui est après, vu l'affichage du blog !)

Deuxième partie : PATRICIA

La tête posée sur ses bras croisés sur la table, Helen éclata en longs sanglots silencieux. Patricia ne sut que dire : quelles paroles pouvaient consoler la peine de toute une vie perdue de mère ?

Le patron de l’hôtel restaurant s’approcha :
Ca va pas la petite dame ? Un gros chagrin ? Allons ça va passer ! Je vous sers un petit remontant ? Un autre Irish ?
Oui, marmonna Helen, relevant la tête.
Oui, ajouta Patricia.
Le serveur revint avec les deux verres et les laissa seules.

Helen souffla sur sa boisson fumante, en but distraitement deux gorgées, puis remarqua, songeuse :
En fait, toi aussi tu me parais avoir choisi un souvenir qui commence radieux et qui semble finir mal …
Oui, c’est à la fois un bon et un très mauvais souvenir : ça m’a fait plaisir de sentir ma mère contente de moi, pour une fois. Mais justement, comme ce n’était que pour une fois, cela m’a fait comprendre, revenues à la maison, que ma mère n’était pas heureuse de m’avoir pour fille. J’ai longuement pleuré dans mon lit ce soir-là…
C’est dur ce que tu dis là. Moi j’aurais tant aimé voir grandir une fille épanouie à mes côtés …
Je comprends, en général les mères sont comme ça. Mais pas la mienne : elle m’aimait pas en fait !

Après ces paroles fortes, Patricia marqua un long silence embarrassé. Elle réfléchit pour savoir si elle se livrerait plus. La mort de la « tante Jeanne », comme tout le monde la nommait, les avait réunies fortuitement, mais c’était une chance pour elle, pensa-t-elle ... Ni l’une ni l’autre l’avaient fréquentée beaucoup, mais elle les avait incluses quand même dans son testament. Grâce à ses obsèques elles avaient fait connaissance et Patricia s’en félicitait, remerciant la défunte qui était le maitre d’œuvre de cette rencontre. Maintenant elle se sentait proche d’Helen, peut-être même n’avait-elle jamais eu de conversation aussi intime.  Leurs échanges seraient brefs, demain leurs trains les ramèneraient vers leurs quotidiens, une à Brest, l’autre à Londres. Elle avait la conscience aiguë que leur temps en commun était compté. Cela le rendait précieux, à présent qu’elle savait qu’elles pouvaient se comprendre l’une, l’autre, et soulager leurs peines en les partageant en toute confiance. Patricia voulut profiter autant que possible de cette nuit ensembles, car elle présentait qu’elles avaient encore beaucoup à se confesser et que cela lui ferrait du bien…

 Aussi elle se lança dans la narration de sa souffrance :
C’est vrai pourtant. Je ne pense pas pouvoir dire les choses autrement. Je n’ai que des souvenirs de ma mère m’houspillant, me faisant des reproches : jamais satisfaite de ma manière de m’habiller ou de me coiffer, de mes notes, de ma manière de l’aider à la maison, de mes jeux même ! Pour une fois, ce jour-là, je suis revenue heureuse de la promenade : je voyais déjà mes fleurs trôner au milieu de la table, sur la nappe brodée donnée par grand-mère. Mais arrivées à la maison maman a jeté directement le bouquet à la poubelle ! J’ai plongé dans un brouillard neigeux et je suis restée sans rien dire, le regard fixé sur les ordures…
Patricia, la larme à l’œil, se tut un long moment, les yeux posés sur sa tasse, sans la voir, comme si c’était sa cueillette perdue. Puis, d’une voix blanche elle raconta que sa mère avait expliqué à son père, qui s’était étonné de voir de si beau bouquet dans la poubelle, que les pétales en tombant risquaient de salir la nappe, à laquelle elle tenait beaucoup, et que ce genre de taches ne se rattraperaient pas sur le blanc. De plus le bleu et le jaune des fleurs n’allaient pas, selon elle, avec le rose des géraniums en plastique posés devant la fenêtre. Pour finir elle se demandait bien où sa satanée fille avait eu cette idée saugrenue de bouquet, alors que celle-ci était allergique aux pollens ! Puis, sans s’apercevoir que sa fille la dévisageait sans voix, le regard vague et le teint blafard, elle alluma la télévision et s'installa devant son feuilleton préféré.

Helen ne sut que dire, elle souffla sur sa tasse, encore bien chaude, et but une gorgée du liquide fort. Elle voulut donner à sa compagne un signe de sa sympathie.
Comme tu as dû souffrir !
Oui … Jusque là j’avais vécu dans une sorte d’indifférence : je croyais que c’était moi qui étais anormale et que ma mère me houspillait pour mon bien. Mais après qu’elle m’ait félicitée, qu’elle semblait, enfin, contente de moi,  j’entrevoyais qu’une autre vie serait possible, que j’étais en train de devenir une bonne fille. Le bouquet serait le symbole de cette espérance … Et là, d’un coup, tous mes espoirs se sont effondrés ! En plus papa n’est même pas intervenu pour me soutenir, ou me consoler, lui aussi n’était pas capable de voir que je souffrais ! Et puis cette histoire d’allergie n’était même pas vraie …
Tu as pleuré ?
Oui ! Mais pas tout de suite, j’en étais même pas capable … Patricia resta la voix suspendue …
Bois ! Bois un peu, ça te fera du bien … Puis tu me raconteras la suite …

Encouragée par cette incitation à aller au bout de ses confidences, et après deux gorgées et une courte méditation, Patricia reprit :
Pourtant, avant cette histoire de bouquet, je n’avais pas renoncé, au fond de mon cœur, à l’espoir, et surtout au besoin, d’être aimée.  Je désirais faire tous les efforts possibles pour cela.
Et alors ? Tu as fait quoi ensuite ?
Ce soir là, dans mon lit, j’ai longtemps pleuré en silence. Puis j’ai décidé, qu’à partir de cet instant, j’abandonnerais mes parents …
Abandonner tes parents ?
Oui : faire comme s’ils n’étaient plus mes parents, que je ne ferais plus d’efforts pour leur plaire.  J’avais peur. Peur que ça recommence, cette douleur …
Comme tu as dû souffrir ! Alors, ensuite, tu as vécu comme une orpheline dans ton cœur ?
Oui, depuis ce jour-là j’ai élevé un mur entre mes parents et moi … Et pourtant j’aurais tant voulu être aimé comme les autres enfants !

La tête posée sur ses bras croisés sur la table, Patricia éclata en longs sanglots silencieux. Helen ne sut que dire : quelles paroles pouvaient consoler la peine de toute une enfance gâchée ?

A suivre …

Olivier Grenoble