TEXTE N°7 -1 Petite nouvelle en trois épisodes

Première partie : HELEN

Depuis ce jour-là, j’ai vécu avec un bleu à l’âme, tous les jours de ma vie …
Un bleu à l’âme …
Oui, le blues ad vitam aeternam …

Une heure auparavant, les deux femmes s’étaient installées, face à face, à une des tables en formica de ce bistrot aux murs laqués de bleu mat. La lumière blafarde des néons vieillis leur donnait un air plus fatiguées qu’elles ne l’étaient. Cela ne les gênait pas, elles ne s’en apercevaient même pas, plongées dans leur conversation. Par un fait étrange, elle avait des tenues similaires : jupe droite étroite, veste croisée stricte, petit chapeau en feutre rond. C’était étrange, car elles ne s’étaient jamais rencontrées avant les obsèques, la similitude de leurs vêtements devait être le trait visible de leur appartenance à une même famille élargie.

Elles devaient partager une chambre confortable, mais n’étaient pas arrivées à s’endormir. La chaleur de l’été, l’odeur de la peinture fraichement refaite, le bruit de la circulation, la respiration de l’autre dans le lit d’à côté : rien de cela n’était propice au sommeil. Aussi avaient-elles décidé de descendre au bar pour faire plus ample connaissance : n’était-ce pas, a priori, la volonté de la défunte ? Ne sachant pas par où commencer, et présentant que l’étalage de leur vie quotidienne serait d’une affligeante banalité, elles avaient choisi de se raconter un souvenir de jeunesse, un souvenir assez fort pour qu’il soit encore bien vivant dans leurs esprits…

Elles s‘étaient commandé chacune un irish coffee, Patricia, la plus jeune, bretonne, imitant Helen, la plus âgée, anglaise ayant des origines irlandaises. Leurs évocations avaient débuté par quelques généralités, suivies par une longue méditation partagée, enfin Patricia, s’était lancée :
J’avais sept ans. On était en Bretagne, sur une lande en bord de mer, ma tante, ma mère, mes deux cousins et moi. Il faisait beau, le soleil faisait chanter l’azur du ciel et le turquoise de la mer. L’herbe était piquetée de fleurs multicolores. Avec mes cousins on a décidé de faire chacun un bouquet, que des fleurs bleues et jaunes, pour offrir le ciel à nos mères …
Moi aussi c’était sur une lande, en Irlande. Pas en bord de mer, mais sur une colline, presque une petite montagne. J’y étais montée rejoindre le fils de la ferme. Pour apprendre à garder les moutons avais-je dit à mes parents. Mais c’est le berger qui m’intéressait en fait, j’avais quinze ans …
C’est amusant cette histoire de landes. Vous auriez choisi ce souvenir si je n’avais pas commencé moi aussi par une lande ?
Tu peux me dire « tu », au point où on en est. On est parties pour la nuit à discuter, il me semble … Oui j’aurais choisi ce souvenir, c’est celui qui me revient toujours à l’esprit quand je pense à ma jeunesse … Et toi as-tu conscience du pourquoi du choix de ton souvenir ?
Oui. On a fait de superbes bouquets et on les a offerts à nos mères. Elles nous ont félicités toutes les deux : c’est la seule fois où je me rappelle que ma mère m’ait félicitée …

C’est dur ce qu’elle venait de dire ! Helen ne fit pas de remarques, pour permettre à Patricia de se corriger, ou de développer sa pensée, mais seul un long silence  répondit au sien. Pourquoi la jeune femme avait-elle choisi ce souvenir ? Cela la touchait au plus profond d’elle-même, ouvrait une vieille blessure : elle aurait bien aimé avoir une fille à chérir et à féliciter ...

Et vous, heu toi, quels souvenirs gardes-tu de ce moment sur la lande avec ton berger.
Celui d’une amourette de jeunesse : on se croit amoureuse, on est prête à tout, et puis après c’est fini et on s’oublie …
Pourtant tu ne l’as pas oublié celui-là ! Pourquoi ?
J’ai gardé de lui une trace profonde, une trace dans mon corps et dans mon cœur. Une trace qui m’a hantée toute ma vie …

Le visage blanc, Helen se tut, but lentement quelques gorgées de son breuvage maintenant froid, le regard perdu sur l’enseigne rouge qui clignotait dehors. Elle resta longtemps muette, Patricia respectait cette pause, n’osant pas brusquer son ainée … Au bout de vingt minutes cela devint pesant, Patricia interrogea :
Dis-moi : c’est quoi cette histoire de trace ? Si ça te gêne ne répond pas ... Mais, après tout, on est là pour partager nos souvenirs. On aurait pu choisir les meilleurs, mais visiblement toi tu as choisi un des pires …
Elle n’avait pas tort ! Elle n’avait pas choisi cet épisode par hasard. Il lui était venu naturellement à l’esprit.  Elle eut conscience que s’il y avait un moment où elle allait pouvoir parler de tout cela à Patricia, c’était maintenant …
C’est vrai … Tu as raison. Mais c’est dur à dire …

Helen garda un nouveau silence, gênée, puis d’une voix hésitante se livra :
La trace, c’est que, là-haut sur la lande, couchés dans la mousse parmi la bruyère, ce chenapan m’a mise enceinte ! Bon, j’étais consentante bien sûr … Mais le résultat était là !
Alors comme ça tu as été maman à seize ans ! C’était une fille ou un garçon ?
C’était une fille … La larme à l’œil, Helen poursuivit d’une voix trébuchante. Mais je ne l’ai pas vue ! On me l’a prise à la naissance … Pour la donner à une femme qui n’avait pas pu avoir d’enfants. J’étais jeune : on m’a dit que ça serait mieux pour elle et pour moi …
Et ça n’a pas été le mieux à ton avis ?
 Non, bien sûr que non ! Depuis ce jour-là, j’ai vécu avec un bleu à l’âme, tous les jours de ma vie …
Un bleu à l’âme …
Oui, le blues ad vitam aeternam …

Olivier Grenoble

A suivre …