TEXTE N°6

LES COMPLOTEURS CONTRARIES Conte

Le chasseur et la grand-mère étaient amis depuis longtemps. Ce jour-là, ils s'étaient installés au soleil sur un banc, devant la maison de la vieille femme, dans une riante clairière. Les deux compères devisaient avec entrain. Le coureur des bois était d’humeur joyeuse et parlait de choses et d’autres ; soudain, il remarqua l’air préoccupé de son interlocutrice :
- Que se passe-t-y ma commère ? Vous avez la mine bien souciteuse ?
- C’est pour ma petite-fille, le Petit Chaperon Rouge ! Elle commence à avoir des fréquentations …
- C’est d’son âge ! Il va bientôt vous falloir penser à la marier …
- Oui … Mais là elle s’est entichée d’un drôle de sire, Goupil ! Un voleur de poule sans ambitions honnêtes !

Le traqueur de gibier s’inquiéta : un mariage avec un animal ! Ça ferait un beau scandale dans toute la forêt ! Pas tant que ça, lui expliqua la grand-mère, il y avait un précédent ; l’arrière-grand-père de son gendre était un ours, mais il avait eu une bonne réputation, lui… Non, le scandale c’était ce renard ! Un fourbe ! Elle était sure qu’il n’en voulait qu’au poulailler de sa fille … Malheur !

Peiné par l’embarras de son amie, le chasseur proposa :
- Voulez-vous que j’lui parle pour lui faire entendre raison ? Après tout, elle m’aime bien la p’tiote. Elle m’connait depuis toute gamine, depuis c’te jour où vous étiez sans défense, malade au fond de votre lit, et elle encore ben imprudente …
- Vous êtes bien aimable mon compère ! Mais vous savez elle a bien grandi depuis ! Et pas qu’en bien ! Elle n’en fait qu’à sa tête…
- Je pourrais lui parler de tout ce que j’ai appris sur c’te sale type de Goupil. Dans mon métier, on finit par connaitre ben des secrets sur toutes ces satanées bestioles d’la forêt ...
- N’en faites rien ! Plus on dit du mal de ce bougre, plus elle s’en amourache… Non, l’idéal serait de lui faire comprendre qu’un mariage entre une femme et un animal a de forts risques de mal tourner … Mais, voilà, les jeunes ça ne pensent pas à l’avenir !
- Alors un bon coup de fusil ! On n’en parlerait plus !
- Surtout pas ! Elle nous en voudrait tous à mort ….

Ne sachant que répondre, le chasseur sortit sa pipe et fuma, songeur. La grand-mère, mélancolique, sirotait sa tisane, dans laquelle elle avait versé quelques gouttes de gnole, pour tenter de s’éclaircir les idées. Ils restèrent longtemps silencieux ... La vieille femme ridée avait les larmes aux yeux et son compagnon était bien attristé de ne pouvoir aider sa vénérée amie. Soudain, il eut une inspiration : une bonne peur ! Voilà ce qui remettrait la jeune fille sur le droit chemin ! Une bonne peur pour la dégouter à tout jamais des bestiaux … Comment n’y avait-il pas pensé avant ? Il exposa son plan à sa commère qui approuva. Il était génial ! Tout simplement génial ! Comment n’y avait-elle pas songé elle aussi ? Sa petite-fille allait voir ce qu’elle allait aller voir ! Et, alors, foin de Goupil…

Ils mirent leur plan à exécution. La vieille appela sa fille sur son portable pour lui dire qu’une galette au beurre et un petit pot de miel feraient le plus grand bien à ses rhumatismes et qu’elle devait demander au Petit Chaperon Rouge de les lui apporter le lendemain sans faute. Tant qu’à faire, la jeune fille amènerait aussi son flutiau : un peu de musique et un petit spectacle de danse lui remonteraient le moral, elle en avait bien besoin ! Le chasseur consulta internet pour localiser le Grand Méchant Loup, équipé depuis peu d’un collier GPS, et lui rendit visite au plus profond des bois. Il lui rappela qu’il lui devait un service, depuis le  jour où il l’avait aidé à se défendre contre cinq patous, le fauve s’étant imprudemment approché d’un troupeau de moutons. Méfiant, le loup lui demanda ce qu’il attendait de lui. Le plan du comploteur exposé, l’animal l’accepta avec un sourire. Faire peur, il savait bien faire ça ! En plus ça serait rigolo ! Il allait bien se régaler , ajouta-t-il dans sa barbe …

Le lendemain, aux aurores, le Petit Chaperon Rouge se mit en route. Elle partit tôt pour faire le détour par les prés, car elle voulait éviter au maximum de traverser les Grands Bois, toujours inquiétants. Mais, surtout, elle se dit qu’elle aurait ainsi une chance de rencontrer son Goupil adoré … Ayant trainé en route, elle arriva attristée chez la vieille femme, dépitée de ne pas avoir croisé son amoureux. Elle n’avait pas du tout le cœur à faire le clown, se plaignit-elle ... Bien que connaissant de puis longtemps la procédure d’ouverture de la porte, elle frappa doucement. Une voix énergique lui dicta le digicode, inchangé depuis des lustres, elle le composa, tira la bobinette, fit choir la chevillette et fut bientôt dans la pénombre. Là, elle découvrit sa grand-mère assise dans son fauteuil au coin du feu, juste vêtue d’un peignoir en soie.
- Ho, Mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !
- C’est pour mieux apprécier ta musique ma douce enfant !
- Ho, Mère-grand, que vous avez de grands yeux !
- C’est pour mieux admirer ta danse ma douce enfant !
- Ho Mère-grand, que vous avez de grandes dents !
- C’est pour mieux savourer ta galette ma douce enfant !

Sans méfiance, l’innocente jeune fille tendit au loup la galette, tartinée de miel, et commença sa danse, s’accompagnant mélodieusement de son pipeau. Le fauve avala péniblement la friandise, vraiment pas assez saignante à son goût, il n’était pas fait pour c’t genre de pitance, se dit-il avec dégoût ... Puis, doucement, insidieusement, traitreusement, il laissa glisser le peignoir au sol. Une fois nu, il se leva d’un bond, dévoilant son corps animal velu à sa tendre victime ! Ce qu’ils se dirent ensuite ? Nul ne le sait ... Toujours est-il que, le dimanche suivant, les cloches sonnèrent à toute volée lorsque le Petit Chaperon Rouge sortit, radieuse, de l'église, en blanc pour une fois, au bras du Grand Méchant Loup, tout de noir élégamment vêtu ...

Le chasseur et la Grand-mère étaient bien marris ! « Les désirs de la jeunesse sont la loi de demain ! », leur claironna, moqueur, le coq du clocher …

Olivier Grenoble